Plaidoyer pour les sans-papiers

Un texte de 1998, toujours d’actualité...

La question des sans-papiers n’est toujours pas réglée. Ils sont toujours des dizaines de milliers exposés à l’arbitraire.

Leur régularisation, telle qu’elle se pratique ailleurs, est refusée en France sans bonne raison.

Démonstration.

Réponse à Laurent Joffrin de Libération

L’article de Laurent Joffrin : "La mobilisation autour des sans-papiers. Pourquoi les pétitions ont fait long feu", Libération, Tribune, 18/10/1997.

Chapitre 1

MONSIEUR,

Souvenez-vous de Saint-Bernard. Je ne sais pas si vous étiez à Paris en ce beau mois d’août 1996. Votre journal fit alors un assez bon travail, et il ne fut pas pour rien quant à l’émotion que réussirent à faire passer dans le pays la dizaine de grévistes de la faim qui avaient décidé de mettre leur vie en jeu pour pouvoir marcher dignement dans les rues de la ville, sans avoir peur du premier flic venu qui, en leur demandant négligemment les papiers qu’ils n’avaient pas, pouvait en un instant changer le cours de leurs vies, de leurs amours, de leurs travaux, de leurs passions.

C’était une bien jolie église, transformée pour un temps en village africain, où naissaient des enfants, pendant que leurs aînés gambadaient joyeusement, leurs mamans drapées dans de splendides tissus faisant en sorte que tout reste en ordre. Les hommes aussi participaient afin que les choses fonctionnent et que ce campement sommaire ne dégénère pas. Des militantes gauchistes se dévouaient pour amener des couches, des petits pots, ou pour s’occuper des enfants afin que leurs mères puissent se reposer.

Le soir, quand les - Blancs - gauchistes rentraient chez eux ou tenaient la garde devant la porte latérale de l’église, les Africains se rassemblaient pour tenir leur assemblée générale à laquelle les femmes participaient au moins autant que les hommes. Les débats pouvaient y être passionnés, mais chacun prenait garde à ne pas trop crier, car dans un coin, au fond à droite, à l’abri des regards mais non du bruit, reposaient les grévistes de la faim, et il ne fallait pas trop les déranger. Parfois l’un d’entre eux venait, en porte-parole de ses co-jeûneurs, exposer leur point de vue sur le débat en cours. Les grévistes de la faim prenaient leurs décisions entre eux. Ils avaient décidé ce jeûne contre l’avis de nombre de leurs camarades de combat. Et ils fonctionnaient comme un groupe en soi, autonome, au sein de cet ensemble de plus de trois cents personnes, venues du Mali, du Sénégal ou de Mauritanie pour l’essentiel, qui s’étaient rassemblées quelques mois plus tôt dans une autre église, Saint-Ambroise, dans le 11e arrondissement de Paris, sur la ligne de métro qui vient de Montreuil.

Ils s’étaient résolus à engager cette grève de la faim parce qu’ils craignaient qu’au c ?ur de l’été, la saison des " mauvais coups ", la police de monsieur Debré soit tentée de régler le problème qu’ils posaient de façon expéditive. Début juillet, ces dix hommes avaient arrêté de manger dans l’indifférence générale.

Un mois plus tard, ils en étaient à leur trentième jour de jeûne et ils voyaient le mois d’août s’ouvrir avec appréhension : plus personne ne semblait s’intéresser à eux, les Parisiens partaient en vacances et ils ne voyaient pas ce qui pourrait empêcher le gouvernement de leur régler leur compte. C’est alors que je suis allé pour la première fois dans cette jolie église, le soir du 1er août, pour ce qui aurait dû être une veillée nocturne, supposée les protéger d’une éventuelle intervention policière. Il n’y avait pas grand monde, et après la fermeture du dernier bistrot chacun est rentré chez soi, hormis une demi-douzaine de militants qui faisaient mine de tenir la garde.

Quelques jours plus tard, au petit matin, ce que les sans-papiers appréhendaient depuis début juillet finit par se produire : pénétrant, une première fois, avec fracas dans l’église, des agents de la force publique vinrent les surprendre dans leur sommeil pour s’emparer des grévistes de la faim. Ceux-ci furent emmenés de force dans divers hôpitaux parisiens.

C’est alors que se produisit un événement que le ministre de l’Intérieur n’avait vraisemblablement pas envisagé : ces hommes qui approchaient de leur quarantième jour de jeûne, que la police avait embarqués sans ménagements, pieds nus pour certains d’entre eux, et qui se retrouvaient, chacun seul sur son lit d’hôpital, sous la garde de médecins et de policiers dont on peut imaginer qu’ils pouvaient être intimidants, ces dix individus isolés eurent tous le même réflexe. Ils firent valoir leur droit à ne pas être hospitalisés contre leur gré, et ils quittèrent leurs hôpitaux respectifs pour retourner à Saint-Bernard, à pied ou en métro, chaussés ou pieds nus, sous l’ ?il médusé de leurs gardiens affolés. Le soir même, ils avaient tous regagné leur couche dans l’église, ayant réussi, par ce tour de prestidigitation, d’une part à ridiculiser la tentative du ministre de l’Intérieur, d’autre part à imposer un respect quasiment religieux à ceux qui, comme moi, purent lire le compte rendu de leur exploit dans les jour naux du lendemain.

On assista alors à quelque chose d’étonnant, pour ne pas dire unique dans les annales de cette ville qui pourtant en a vu d’autres : sans que personne n’ait donné de consignes, des dizaines d’hommes et de femmes de tous âges, de toutes conditions, affluèrent chaque soir sur le côté de l’église Saint-Bernard pour y passer la nuit, sur le trottoir, à la belle étoile, profitant de la clémence du climat. Je me souviens de cette première nuit. Je n’en croyais pas mes yeux. D’où venaient-ils ces gens qui se couchaient là, sur des bouts de carton ou directement sur le macadam du trottoir, pour attendre l’aube ? Il y en avait qui venaient en famille, d’autres seuls ou, comme moi, avec des amis. Croyez-moi ou pas, mais j’ai un peu l’habitude des manifestations parisiennes, et je peux vous dire : ces gens qui venaient là dormir n’étaient pas des militants. Ils n’étaient ni d’un parti, ni d’une ethnie d’ailleurs. Leur signe le plus distinctif, c’était qu’ils étaient invraisemblablement divers. Pauvres ou riches, jeunes ou vieux, anonymes ou fameux, comme la poignée de " personnalités " qu’on ne voyait pas trop d’ailleurs puisqu’elles dormaient dans l’église, à laquelle la foule n’avait pas accès.

C’était tout au plus quelques centaines de personnes, une foule qui grossissait de nuit en nuit. Et, deuxième surprise : non contents d’avoir tenu une nuit, les Parisiens revenaient la nuit d’après pour procéder au même rite. Deux nuits, trois nuits, quatre nuits, jusqu’à quand cela allait-il durer ? Aussi longtemps qu’il le faudrait.

J’ai pu voir, au cours des dernières trente années, nombre de mouvements politiques, mais je n’avais jamais vu l’ombre de quelque chose qui ressemble à ça. Chacun ses goûts, mais moi je trouvais ça très beau. Pendant ce temps, le pays commençait à s’émouvoir. Le gouvernement de monsieur Juppé tentait de signifier que cela ne pourrait pas durer, ou qu’il était prêt à négocier, comme sembla le dire monsieur Chirac de sa résidence de vacances présidentielle.

On ne refait jamais l’Histoire, mais arrêtons-nous un instant sur cette hypothèse : imaginons que Jacques Chirac ait alors fait valoir la nécessité de sortir de la crise. On aurait accordé aux trois cents Africains de Saint-Bernard la régularisation pour laquelle certains d’entre eux étaient prêts à mourir. Et le gouvernement d’Alain Juppé aurait procédé à la refonte des lois Pasqua, dont tout le monde convenait de ce qu’elles étaient mal ficelées et qu’en de nombreux points elles méritaient révision. Jean-Louis Debré aurait pu se charger lui-même de ce grand chantier. On pouvait même rêver d’une loi de l’immigration moderne, humaine, qui intègre les nécessaires notions de droits de l’homme, le respect de l’individu, même étranger. La France aurait alors renoué avec sa fonction antique d’éclaireur des nations en proposant un nouveau modèle pour résoudre ce qui est aujourd’hui un casse-tête universel.

Plus modestement, monsieur Debré aurait pu faire une loi juste un peu plus humaine, au lieu de laisser cette tâche à monsieur Chevènement aujourd’hui. Il serait apparu comme un sauveur. Monsieur Chirac aurait, pour le coup, pris une ampleur " gaullienne ", faisant avec l’immigration ce que de Gaulle avait réussi avec sa politique étrangère anti-américaine et les décolonisations : être le héros de la gauche, tout en étant le leader de la droite.

Croyez-vous que la gauche aurait eu l’ombre d’une chance de remporter les élections suivantes ? La droite classique en aurait été la grande triomphatrice, et nous aurions aujourd’hui dans ce pays un consensus, marginalisant radicalement le Front national. Mais on ne refait pas l’Histoire.

Ce fut alors l’occasion de belles manifestations, en plein mois d’août, à Paris, comme je n’en avais jamais vu. On avait un peu vite pensé que " tout le monde " était en vacances. Par milliers les Parisiens remplissaient le boulevard, de République jusqu’au-delà de la gare du Nord, pour aller se presser dans le petit espace que laisse le square devant l’église Saint-Bernard.

Le Parti socialiste ne parlait pas alors d’abroger les lois Pasqua-Debré. Daniel Vaillant, maire socialiste du quartier, vint quand même faire acte de présence et prononcer quelques mots à l’arrivée de la manifestation, avec le souci évident d’en dire le moins possible. Pendant ce temps, à l’université d’été du PS, on analysait que, pour avoir une chance de gagner des élections, il fallait, comme vous le recommandez aujourd’hui, " prendre des voix " au Front national. Ce pourquoi Lionel Jospin se faisait le plus discret possible.

Puis vient le jour de la honte, le matin tant de fois attendu. Les gardes mobiles bouclèrent les rues autour de l’église et, marchant sur ceux qui, sachant qu’ils faisaient un bien piètre obstacle, s’étaient assis par centaines devant la porte de l’église après avoir passé la nuit là, comme d’habitude, dans l’idée de devoir faire face à ça, les hommes aux lourdes bottes fracassèrent la porte de l’église sur laquelle était curieusement clouée une étoile de David.

Une vague d’émotion déferla sur la ville. Le soir même, c’est par dizaines de milliers que des manifestants se retrouvèrent à République, pour marcher dans l’autre direction cette fois, vers la place de la Nation. Au-delà de Nation, il y a les périphériques et, plus loin encore, le bois de Vincennes. C’était là-bas, au fond du bois, que se cachait, près de l’hippodrome, le centre de rétention où les sans-papiers de Saint-Bernard avaient été emmenés sous nos yeux, par la force, le matin même.

Le parcours officiel de la manifestation s’arrêtait à Nation. Alors, contre les consignes de toutes les organisations politiques qui avaient appelé à cette manifestation, des individus, par milliers, choisirent de prolonger la marche et de s’enfoncer dans le bois pendant que la nuit tombait, pour aller jusqu’au centre de rétention dont personne ne savait à quelle distance il pouvait bien se trouver. Là encore, c’était beau, de voir ces hommes et ces femmes de tous âges qui ne marchaient même pas en groupe, le cortège s’étirant le long de la douzaine de kilomètres qu’il fallut franchir avant de se faire arroser d’une pluie de grenades lacrymogènes.

Permettez-moi d’insister : ce que j’appelle ici " beau " me semble en fait remarquablement signifiant. La qualité de cette mobilisation, là comme pendant les nuits de Saint-Bernard, était à l’image de la qualité du message que les sans-papiers avaient voulu exprimer.

Que demandaient-ils donc, les sans-papiers ? Des papiers, tout simplement : des documents officiels leur reconnaissant le droit de séjourner sur un territoire où ils vivent. Je me permets de préciser cela, parce qu’il me semble que nous sommes tous victimes d’une grande confusion. Les régularisations, c’est une chose, la loi qui détermine qui peut pénétrer légalement sur le territoire national et dans quelles conditions il peut en être empêché ou expulsé, c’en est une autre.

Que demandaient-ils, les sans-papiers de Saint-Bernard ? Des papiers pour eux. La revendication d’abrogation des lois Pasqua-Debré s’est ajoutée, dans la dynamique de leur mouvement, comme pour faire plaisir aux militants politiques qui avaient la bonté de venir les soutenir.

Qu’advint-il de leur revendication première ?

Ayant été une première fois expulsés de l’église Saint-Ambroise à la demande de l’archevêché, ils s’abritèrent tout d’abord dans des locaux industriels, rue Pajol. Là, à l’initiative d’Ariane Mnouchkine semble-t-il, se constitua un groupe de personnalités diverses, sous la direction de l’ancien ambassadeur de France, Stéphane Hessel, avec l’ambition de tenter une médiation entre les sans-papiers et les autorités.

Sans vouloir aucunement jeter la pierre à ce courageux collège de médiateurs, il faut bien dire qu’ils sombrèrent dans un travers bien français : il fallait rationaliser ça. On s’engouffra alors dans une voie à mon sens sans issue, consistant à tenter de définir des critères en vertu desquels, au cas par cas, ces sans-papiers pouvaient prétendre légitimement à une régularisation. Il faut dire que la tentation en était forte, au vu de leurs dossiers respectifs. La plupart d’entre eux étaient simplement victimes des absurdités de lois élaborées en dépit de tous principes rationnels, dans l’urgence, dont la seule motivation n’était pas de résoudre un éventuel problème de l’immigration, mais " d’enlever des voix au Front national ".

En quoi s’agit-il d’une confusion, me demanderez-vous ? Bien sûr, lorsqu’une loi est absurde, il vaut mieux l’abroger, ou la modifier comme a préféré le faire monsieur Chevènement. Une loi prétend organiser un système rationnel. Et lorsque les médiateurs se virent confrontés aux absurdités de la loi, ils travaillèrent avec application à déterminer des " critères " qui, au fond, consistaient à définir en quoi, sur quels points, il serait souhaitable de modifier la loi.

Les sans-papiers n’avaient rien contre une telle démarche, sur laquelle ils n’avaient de toute façon aucune prise, mais je ne suis pas sûr qu’on ait compris alors que celle-ci ne coïncidait pas vraiment avec leur revendication. Eux, ils ne voulaient pas forcément changer la loi : ils voulaient des papiers. Pour eux tous.

Ils demandaient une mesure arbitraire, exceptionnelle, particulière, pour eux. On appelle ça une régularisation. L’importante médiatisation dont bénéficia l’épisode de l’église Saint-Bernard entraîna dans sa foulée une extension considérable du mouvement. Des " collectifs " de sans-papiers se multiplièrent sur tout le territoire. On vit apparaître sur les pavés parisiens des manifestants de dizaines de nationalités qui, tous, demandaient la même chose : des papiers pour eux.

Là aussi, c’était beau : je ne sais pas si vous les avez vues, mais on put admirer alors dans ces cortèges d’étonnantes banderoles, rédigées en quatre ou cinq langues dont plusieurs usaient de caractères différents. À l’image de la pierre de Rosette qui servit à déchiffrer les hiéroglyphes, ces écritures si diverses disaient la même chose, énonçant les mêmes slogans. Chinois, Turcs et Maliens défilaient bras dessus-bras dessous. C’était comme le mythe de la tour de Babel enfin dépassé, la vraie Internationale.

Pour simplifier, et parce que l’équité l’impose, on en vint à énoncer ceci de la manière suivante : des papiers pour tous. Pourquoi en était-on arrivé là ? Parce ces lois, particulièrement dures puisqu’elles essayent le plus fidèlement possible de répondre à la demande d’un parti fasciste, produisent des infinités de situations absurdes, douloureuses, exagérément absurdes, exagérément douloureuses.

Être sans-papiers est une condition ordinaire pour quiconque a choisi d’entrer et de vivre irrégulièrement sur un territoire. Il n’y a là rien d’anormal, a priori. Pas de quoi se scandaliser. Cela devrait encore moins être un motif pour se lancer dans un difficile mouvement de revendication ou, pire, pour mettre en jeu sa vie dans une grève de la faim illimitée.

Pourquoi donc les sans-papiers ont-ils pu se retrouver par centaines, puis par milliers, résolument déterminés à mettre en cause une situation aussi " naturelle " ? Je vais vous le dire : parce qu’elle est devenue intolérable. Et à quoi servent les " régularisations " d’étrangers en situation irrégulière ? À mettre un terme à des situations intolérables.

Chapitre 2

APRES AVOIR ETE ELUE en reprenant à son compte la revendication d’abrogation des lois Pasqua-Debré, la majorité parlementaire qui a porté au pouvoir le gouvernement de messieurs Jospin et Chevènement s’apprête à voter une loi dite Chevènement, conforme pour l’essentiel à l’esprit des lois Pasqua-Debré, tout comme les travaux de messieurs Joxe et Marchand sous de précédents gouvernements socialistes.

Ainsi le gouvernement fraîchement élu de la gauche " plurielle " déclare explicitement ne pas souhaiter tenir sa promesse électorale.

Pourquoi donc ? S’est-il produit, depuis le temps récent de la campagne électorale, quelque événement nouveau qui justifierait un tel changement de programme ? Pas que l’on sache. Est-ce à dire que les promesses sont faites pour les campagnes ? Les électeurs pourraient être amenés à le penser.

Déjà, il n’y a pas si longtemps, le candidat Chirac ne s’est-il pas fait élire président de la République en promettant de travailler à " réduire la fracture sociale " ? Quelques mois plus tard, son gouvernement avait pratiqué une politique sociale si agressive que ceux qu’on appelle les acteurs sociaux étaient quasiment tous dans la rue. C’était en décembre 1995. Moins de deux ans après, les électeurs ont élu une majorité opposée à celle qui les avait si cyniquement trompés. Or, celle-ci à peine en place, voici qu’elle procède avec la même légèreté à l’égard de ce qu’il est donc convenu d’appeler des " promesses électorales ".

Vous conviendrez peut-être de ce qu’il se pose ici un premier problème. Un problème de fond. Quel est le sens du rite électoral, si de façon aussi manifeste l’électeur peut être systématiquement dépouillé de son choix ? À quoi sert que l’on gaspille l’argent du contribuable à imprimer des " professions de foi ", catalogue de ces promesses non tenues ? On est en droit de savoir pourquoi et en quoi se justifierait ce viol manifeste du contrat électoral.

Il semblerait que monsieur Jospin s’en soit expliqué. La " promesse " d’abrogation des lois Pasqua-Debré n’aurait pas la même nature que d’autres " promesses " de sa campagne. Celle-ci, selon lui, ne répondait pas aux aspirations de son électorat. S’il l’a avancée, c’était par pure " générosité ". Rien ne l’y obligeait. Elle ne lui permettait pas de " gagner des voix " pour son parti. Au contraire, elle lui en coûtait. C’est parce que la gauche est " généreuse " qu’elle a bien voulu faire campagne avec ce " handicap ". Aucune partie de son électorat n’y serait attachée. Ainsi, il ne se sent lié, quant à cela, par aucun engagement contractuel découlant du vote, puisque aucun vote n’aurait porté là-dessus.

Mis à part le caractère strictement choquant de ce raisonnement et les suppositions vraisemblablement fausses sur lesquelles il repose, on peut légitimement se demander alors pourquoi donc le Parti socialiste aurait ainsi ajouté à son programme, en cours de campagne électorale, ce qui ne s’y trouvait pas avant. Si une telle revendication ne figurait pas dans son programme avant, c’est d’ailleurs en vertu du même raisonnement qu’il nous propose après. Pourquoi la réflexion de monsieur Jospin aurait-elle eu l’occasion de fluctuer ainsi ? Ou bien sa pensée peut-être a-t-elle été constamment cohérente avec la politique qu’il met en œuvre aujourd’hui, auquel cas, faut-il croire que monsieur Jospin est un malhonnête homme ?

Ce serait dommage, car Lionel Jospin s’est fait élire justement, entre autres, parce qu’il inspirait une certaine confiance, essentiellement pour avoir su prendre quelques distances avec son défunt prédécesseur à la tête des socialistes, François Mitterrand, un homme qui n’a pas laissé le souvenir d’une honnêteté exemplaire.

C’est surtout dommage parce que ces messieurs des divers bords, en donnant successivement la nette impression de se moquer également de leurs électeurs respectifs, semblent s’être donné le mot pour les désespérer tous. On peut d’ores et déjà prévoir que, lors des prochaines consultations électorales, il leur sera fort difficile de proposer quelque programme que ce soit sans s’attirer légitimement le sourire moqueur de l’électeur potentiel. Que fera-t-il, cet électeur ? On verra bien, mais il est clair qu’il y aura du travail avant de regagner sa confiance. En quoi cela serait-il une " question de fond " ? simplement parce que c’est la nature du contrat démocratique qui est en cause. En quoi cela touche-t-il notre débat sur les politiques de l’immigration ? Il est vrai qu’on s’en écarte. Sauf si ces politiques sont, comme vous l’affirmez, conçues comme des instruments pour combattre la montée du seul parti ouvertement hostile à la démocratie, le Front national. Il est évident que plus les mœurs démocratiques se dégraderont, plus la légitimité du discours antidémocratique sera grande.

En plus d’apporter éventuellement quelques voix supplémentaires à l’électorat relativement stable de monsieur Le Pen, de telles mœurs risquent surtout de démoraliser l’électorat démocrate, que ce soit celui qui s’est porté sur monsieur Chirac en 1995 ou celui qui a voté pour l’actuelle majorité parlementaire dirigée par monsieur Jospin. Revoter pour celui qui vous a trompé n’est pas toujours facile. Quant à reporter son vote de droite à gauche ou de gauche à droite, lorsqu’on a vu que l’autre est également peu fiable, ça n’est pas évident non plus.

Ainsi, il n’est pas impossible que le principal risque encouru par de telles pratiques soit de voir gonfler l’électorat abstentionniste, ou le " vote inutile ". Si le candidat pour lequel je vote n’a aucune chance d’être élu, au moins alors, je suis sûr qu’il ne risque pas de me trahir. Ou bien, si le vote n’a pour moi de sens que s’il peut contribuer à la victoire de mes opinions, ne pouvant faire confiance à personne pour les représenter, je m’abstiendrai. Il suffirait de peu de choses pour que de semblables démarches modifient lourdement la carte électorale qui semble tant vous préoccuper.

Les conséquences de modifications de ce genre du comportement d’une partie des électeurs sont faciles à imaginer : l’électorat du Front national resterait-il stable qu’il n’en verrait pas moins sa part relative augmenter d’autant que celles des autres partis diminueraient, l’abstention et la dispersion des voix augmentant.

Quant à l’intérêt immédiat du parti de monsieur Jospin, il est difficile à comprendre. Ces messieurs sont sûrement assez grands pour raisonner tout seuls - quoiqu’on puisse parfois en douter -, et je suppose qu’ils savent bien que leurs perspectives de gagner une élection se joue toujours à quelques " points " de pourcentage des suffrages exprimés. Que " pèsent " les sans-papiers et la question de l’immigration ? Peut-être pas beaucoup, mais c’est la seule question dont on puisse dire qu’elle passionne ce pays constamment depuis plus de dix ans et, contrairement à ce que semble penser monsieur Jospin, on trouve là certainement la marge qui permet à la gauche de " gagner ", quand elle gagne.

C’est un phénomène constant de la vie politique française depuis l’apparition des fameuses lois dites Pasqua, dans leur première version des années de cohabitation 1986-88. En 1988, François Mitterrand put même remporter une belle majorité, malgré l’usure d’un septennat au cours duquel les désillusions s’étaient accumulées. Malgré le Rainbow-Warrior et l’abandon total de l’intention de " changer la vie ". C’était il y a longtemps, mais vous vous en souvenez probablement : l’électorat s’était alors mobilisé fortement en faveur du candidat qui permettait de faire obstacle à un parti qui avait été capable d’imposer ces " lois Pasqua " - et, il faut le dire aussi, de commander le massacre de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, pendant la campagne électorale, ce qui acheva de mobiliser l’électorat de gauche. Mais aucun analyste ne s’est alors hasardé à prêter à ce simple fait la vertu de mobiliser le raz de marée auquel on assista. Ce n’est pas non plus l’excellent travail de monsieur Séguéla, ni même l’enga gement du chanteur Renaud qui auraient suffi à expliquer l’extraordinaire victoire que François Mitterrand enregistra. La question de la politique de l’immigration était alors la seule question de fond qui séparait les candidats Chirac et Mitterrand. Jacques Chirac s’était d’ailleurs lourdement trompé en pensant qu’une des meilleures flèches à son arc s’appelait Charles Pasqua. Celui-ci avait donné son nom à certaines lois dont on discute encore.

Dans la foulée des lois Marchand, perçues comme tendant à compléter le dispositif anti-immigrés, en 1993, force est de constater que la gauche fut balayée. En 1997, elle revint en force, après avoir justement fait cette promesse d’" abroger les lois Pasqua-Debré ". Croit-on que cela comptait pour peu dans la victoire de la gauche ? peut-être. Mais y avait-il autre chose de signifiant dans la campagne de monsieur Jospin ? Les 35 heures, bien sûr, et c’est bien pour ça qu’elles ont été appelées à la rescousse, afin de " dissuader tout procès en trahison ", ainsi que vous l’avez aussi remarqué. Mais croyez-vous qu’à elle seule cette promesse aurait suffi à bouleverser la carte électorale au point que la droite enregistre une des plus terribles défaites de son histoire ?

Pendant que Saint-Bernard était en ébullition, l’état-major du Parti socialiste était, comme nous l’évoquions tout à l’heure, en " université d’été ". On s’y penchait sur l’analyse de la défaite de Lionel aux élections présidentielles de 1995. Le principal outil de réflexion était un rapport édité aux Presses de Sciences Po dans lequel on apprenait que le candidat Jospin avait bénéficié, au deuxième tour, du report de 28 % des voix qui s’étaient exprimées en faveur de Jean-Marie Le Pen au premier tour. Les socialistes en concluaient un peu vite qu’il suffirait d’augmenter ce pourcentage pour vaincre le candidat de la droite à une future élection.

S’ils s’étaient penchés un peu plus attentivement sur les informations que contenait ce rapport, ils y auraient vu qu’en 1988 le candidat Mitterrand, confronté au même Jacques Chirac qui venait de faire mordre la poussière à Jospin, avait remporté l’élection présidentielle avec une très large marge en recevant lui aussi une part du vote lepéniste, mais beaucoup moins : 16 %.

Le fait que François Mitterrand, en 1988, ait bénéficié de moins de sympathie auprès des électeurs d’extrême droite que Lionel Jospin, en 1995, est difficile à comprendre au regard de leurs profils de candidats. À l’âge où le premier recevait la francisque, le deuxième était militant trotskiste. L’allure de père tranquille que Mitterrand avait réussi à faire passer aurait plutôt dû donner un meilleur résultat que celle de l’instituteur rad-soc Jospin auprès de cet électorat. Si le contraire s’est produit, cela ne tenait, donc, certainement pas à la personnalité des candidats, mais bien à leurs programmes et à la nature de leurs campagnes quant aux questions qui préoccupent cet électorat.

Ainsi lorsqu’un candidat de gauche apparaît comme le rempart de l’antifascisme, les électeurs du candidat fasciste se reportent moins facilement sur lui. Mais, symétriquement, ce candidat de gauche bénéficie d’une mobilisation de l’électorat antifasciste qui lui apporte un avantage décisif tel qu’il bouleverse les données classiques de la confrontation droite-gauche.

Nous nous sommes éloignés du cœur de débat, mais c’est de votre faute. C’est vous qui dites que face " au succès des lepénistes aux élections, il ne suffit pas de se payer de mots. Il faut leur prendre des voix ". Alors, s’il faut parler d’élections, parlons-en sérieusement : si l’on prenait seulement la peine d’observer tous les résultats électoraux de ces dernières années, force serait de constater que la politique défendue aujourd’hui par monsieur Chevènement est probablement la plus suicidaire " électoralement ".

Mais pourquoi, me demanderez-vous, un parti mènerait-il une telle politique ? Quel est donc le raisonnement qui pourrait présider à de telles inconséquences ? Quel avantage pour son parti monsieur Jospin pourrait-il tirer d’une telle politique ? Nous n’avons, ni vous ni moi, l’avantage de participer aux cellules de réflexion stratégique de ces messieurs, et nous devons donc nous contenter d’observer les effets éventuels de leurs politiques pour tenter de deviner les objectifs qu’ils pourraient être en train de rechercher.

Quel est l’effet le plus clair de la " loi Chevènement " ? L’usine à gaz juridique inventée par les lois Pasqua, dont le résultat manifeste est de mettre le plus d’étrangers possible en situation irrégulière, reste en place. Simultanément, le traitement du dossier des régularisations pourrait aboutir à la décision d’expulsion de plus de 100000 étrangers en situation irrégulière qui ont déposé des dossiers en vue d’être " régularisés " pour se voir déboutés. Cela ne prenant pas en compte, bien sûr, les dizaines de milliers de sans-papiers qui n’ont pas pris la peine de déposer un dossier, que ce soit parce qu’ils ne faisaient pas confiance à la promesse de monsieur Jospin, ou pour tout autre motif. Eux aussi sont " à expulser ". Ainsi l’État est en position aujourd’hui de devoir organiser de vastes moyens afin d’opérer ce qui serait un spectaculaire déplacement de population. Les lois restant en l’état, on sait par avance qu’il s’agit là d’un dispositif destiné à perdurer. Quel est le sens de tout ça ? que le programme proposé par monsieur Le Pen semble totalement légitime pour l’ensemble du champ politique. Si même la gauche n’a rien d’autre à mettre en œuvre que l’expulsion massive d’étrangers, il va commencer à devenir difficile de voir en quoi ce programme est scandaleux. C’est d’autant plus regrettable que, comme on sait, les données essentielles de la présence d’étrangers en France ne changeront quasiment pas, permettant au Front national de continuer à produire son discours démagogique.

Or, quel est le problème principal de la vie politique française aujourd’hui ? La droite " classique " s’est effondrée. Que ce soit pour avoir mal traité la " fracture sociale ", pour avoir fracassé la porte de l’église Saint-Bernard ou pour tout autre motif, le résultat est là. En quoi cela serait-il gênant ? Ce n’est un secret pour personne : dans une telle situation cette droite est, en théorie électorale, obligée de s’allier au Front national. C’est peut-être sa seule perspective réaliste de reconquête du pouvoir à court ou moyen terme.

Il y a pourtant toujours de sérieux obstacles à la mise en place d’une telle politique d’alliance. Ils sont essentiellement psychologiques. Le Front national manque singulièrement de légitimité. Celle-ci est toujours fondée dans ce pays, grosso modo, sur le consensus antifasciste de l’après-guerre. Que fait la gauche lorsqu’elle reprend à son compte le programme du Front national à la lettre ? Elle aide à surmonter ces " obstacles psychologiques " et facilite grandement le mouvement d’alliance entre la droite classique et la droite fasciste. Quel pourrait être l’intérêt de cette gauche dans une telle perspective, me demanderez-vous ? De se retrouver une énième fois comme la détentrice du vote antifasciste. Ni vu, ni connu, je t’embrouille : le tour est joué. C’est fin. Que s’est-il produit au passage ? la même chose que d’habitude : le Front national a progressé, pas forcément en voix, mais sur l’échiquier politique.

Alors, voyez-vous, monsieur Joffrin, je ne suis pas si sûr que vous qu’il faille, cette fois, exonérer les socialistes du soupçon de ce qu’ils jouent, comme d’habitude, avec le feu.

Imaginons qu’ils n’atteignent que partiellement cet objectif : des fractions de la droite s’allieraient au FN, d’autres non, la droite serait divisée et la gauche d’autant plus facilement triomphante. Ce n’en serait que mieux. Il n’empêche, encore une fois, qu’au passage le FN renforcerait ses positions.

En tout cas, cela serait-il ou pas le raisonnement des " stratèges " du Parti socialiste, engeance dont il n’est même pas certain qu’elle existe, ce n’en est pas moins leur stratégie de fait.

Or, quel est le problème que pose le Front national ? Doit-on craindre qu’il gagne les prochaines élections ? Qu’il passe soudainement de 15 % à plus de 30 % des voix, comme le parti d’Adolf Hitler en 1933, outre-Rhin ? On sait qu’il faut au moins ça pour espérer conquérir une majorité relative. Quant à la majorité absolue, nécessaire pour gouverner sans alliés, Hitler lui-même ne pouvait rêver de jamais l’atteindre, même après le traité de Versailles, même dans la crise économique des années 30. Or c’était avant Auschwitz. Depuis l’ouverture des camps en 1945, le fascisme est quasiment tabou : il incarne le mal. Ça n’est pas très pratique pour remporter l’adhésion d’une majorité d’électeurs.

Ne fantasmons pas, monsieur Joffrin. Le Front national ne va pas gagner les prochaines élections. La seule chose qu’il peut espérer aujourd’hui, c’est de " gagner " des alliés. Il n’est pas certain que la politique de monsieur Jospin soit la meilleure pour l’en empêcher.

Et puis, si l’on parle d’élections, peut-être pourrait-on remettre à l’ordre du jour une autre " promesse " non tenue de la gauche : le droit de vote aux immigrés. Cette réforme semble devenue taboue. Pourquoi ? À travers le temps, nous avons connu diverses définitions du corps électoral. Censitaire d’abord, plus ou moins large selon les régimes, le suffrage ne devint accessible aux pauvres qu’en 1848, sur proposition d’un monsieur qui donne son nom à une avenue du 11e arrondissement de Paris : Ledru-Rollin. On appela ça le suffrage universel. Ce n’est qu’en 1945 qu’on s’avisa d’étendre ce suffrage à " la seconde moitié du ciel " : les femmes. Qu’y aurait-il d’inconvenant à étendre une nouvelle fois ce droit aux étrangers résidant sur le territoire national ?

Quelle est la fonction du vote ? Il consiste à élire des représentants qui auront mission d’édicter des lois, ou de les appliquer, pour l’ensemble des personnes résidant sur le territoire national, pauvres, femmes, enfants et étrangers compris. Ce droit est retiré aux enfants au titre de leur supposée immaturité pour juger des questions de l’ordre public. Quant aux étrangers, quel serait le motif qui pourrait légitimer qu’ils ne disposent pas du droit de vote ?

Nous sommes là face à un phénomène constant : la démocratie se cherche. Pendant plus d’un siècle on a pu tranquillement concevoir de parler de " suffrage universel " alors que la moitié des électeurs d’aujourd’hui - les femmes - n’en faisaient pas partie. De même, les révolutionnaires de 1789 et 1793, lorsqu’ils prétendaient énoncer des Constitutions démocratiques, ne répugnaient pas à exclure du suffrage tous les citoyens insuffisamment fortunés.

S’il est souhaitable que le suffrage soit universel, ce n’est pas pour la beauté du geste : c’est parce qu’en retour l’élu devra prendre en charge la situation de tous. La démocratie est le système qui impose que cette relation s’équilibre par le vote : la loi s’applique à tous, et tous peuvent contrôler celle-ci par le moyen de leurs votes.

Lorsque ce droit est refusé aux étrangers, on reconnaît un espace de " non-démocratie " dans l’ordre politico-social. Cette limitation du droit de vote entraîne quasi mécaniquement les dérives que nous enregistrons aujourd’hui. Puisque les élus n’ont pas de compte à rendre aux populations étrangères, ils peuvent les traiter comme ça leur chante.

Le délire démagogique anti-étrangers se porte d’autant plus facilement qu’en faisant leurs petits calculs de boutiquiers les candidats aux divers mandats électoraux n’ont jamais à prendre en compte le vote des étrangers. Si d’aventure on donnait le droit de vote à ceux-ci, on verrait, comme miraculeusement, ce cercle vicieux s’inverser. Pourquoi donc s’obstiner à écarter une telle possibilité ? Si on voulait réellement combattre le lepénisme, ne faudrait-il pas commencer par là ?

Mais ce n’est pas seulement parce que ce serait une solution quasiment magique au problème de la montée du fascisme en France que le droit de vote aux immigrés s’impose. C’est parce que c’est le chemin obligatoire d’une nécessaire démocratisation des institutions. Pourrait-on dire que c’est " le sens de l’Histoire " ? C’est en tout cas dans le droit fil de l’histoire du suffrage universel. Celui-ci est - encore - tout simplement incomplet. Faudra-t-il reporter longtemps qu’il devienne enfin cohérent ?

Chapitre 3

IL FAUT MAINTENANT que je vous avoue pourquoi j’ai pris la liberté de m’adresser ainsi, cavalièrement, à vous. Dans l’édition de votre quotidien datée des 18 et 19 octobre 1997, vous signez dans la rubrique " débats ", une tribune-libre-éditoriale, dans laquelle vous semblez vous scandaliser de la revendication de régularisation de tous les sans-papiers. Plus précisément vous répondez à une pétition signée par de nombreux intellectuels - dont, par hasard, je ne suis pas, mais que j’aurais probablement signée aussi si j’en avais eu l’occasion. Celle-ci réclamait que soit régularisée la situation de " tous ceux qui en ont fait la demande ".

" Imaginons un instant ", dites-vous, que le gouvernement ait pris en compte une telle revendication. " On aurait mis en pratique le principe sous-jacent d’une ouverture totale des frontières. " C’est moi qui souligne " sous-jacent ". Pourquoi donc " sous-jacent " ? Comment pouvez-vous faire dire à autrui ce qu’il n’a pas dit. Vous avancez, plus loin, que cela est " sous-entendu " dans le texte. Avez-vous déjà rédigé ou signé des pétitions, monsieur Joffrin ? Ne savez-vous pas que chacun des mots y est d’ordinaire lourdement soupesé, et ce pour une raison précise : parce que chacun des signataires peut être amené à contester tel ou tel mot. Et qu’il faut donc impérativement que le texte convienne rigoureusement à tous.

Le " sous-entendu " " sous-jacent " que vous y voyez, la revendication d’" ouverture totale ", d’" effacement des frontières ", ne me semble pas de peu de conséquences. Je suis, pour ma part, par exemple, partisan d’une réflexion de fond sur cette question. Mais mon sentiment est que ce point de vue est extraordinairement rare et vous me faites bien plaisir en prêtant aux milliers de signataires de cette pétition une telle arrière-pensée. Je crains qu’il n’en soit rien. Et puis, pour parler franchement, si mon sentiment est que les frontières sont une vieillerie dont il faudra bien se débarrasser un jour, je n’en aurais pas moins du mal à afficher à ce sujet une position bien assurée quant à la conduite d’un État en cette fin de l’an 1997.

C’est une question infiniment complexe.

Pourquoi les hommes se sont-ils organisés en groupes se définissant comme fermés, dans le cadre relativement récent de l’État-nation ? Aurait-on pu faire autrement et ce mouvement est-il irréversible ? Je ne crois pas que ce soit le lieu pour refaire l’histoire du monde. On risquerait, pour le coup, de s’éloigner singulièrement de notre débat.

Pourquoi l’État moderne a-t-il imposé, encore plus récemment, au cours de ce siècle, à tous les individus de détenir des papiers [1] qui déterminent leur appartenance au groupe humain dont chaque État spécifique prétend organiser l’existence ? Je crois qu’il y a des bonnes et de très mauvaises raisons à cela, et je ne vous cacherai pas que je serai, pour ma part, grandement soulagé de vivre dans un monde sans papiers.

Mais je n’y peux rien, le fait est là : nous vivons dans un monde où il semblerait que consensuellement les humains ont choisi, pour se protéger d’un certain nombre de dangers, imaginaires, virtuels, ou parfaitement réels, d’installer aux limites de chaque territoire qui se définit comme un État ce qu’on appelle des postes frontière. Leur fonction consistait originellement à percevoir des impôts sur la circulation des marchandises. En cette fin de XXe siècle, ces frontières tendent à contrôler de moins en moins les marchandises et de plus en plus les humains. Cette tendance semble, à première vue, désolante, mais le consensus quasiment universel dont elle bénéficie impose de la critiquer sous toutes réserves. Comme l’énonce un badge que j’ai là sous les yeux, accroché à mon bureau : " 6 milliards d’humains ne peuvent pas se tromper. " Ou peut-être que oui, mais franchement, là, nous nous éloignons.

Encore une fois, monsieur Joffrin, je crains que vous ayez un peu légèrement prêté aux signataires de la pétition dont nous débattons un propos qui dépasse singulièrement leurs pensées. Vous auriez pu, vous " dont le métier consiste, justement, à manier le langage et les symboles ", nous épargner un tel contresens. Selon vous, cet énoncé - " régulariser tous ceux qui en ont fait la demande " - serait " tragiquement maladroit ". Pourquoi donc ? parce que, expliquez-vous, " cette manière de faire n’existe nulle part ". Ah bon ? Je n’ai pas sous la main les archives universelles de toutes les mesures de " régularisation " qu’ont pu prendre de nombreux États de la planète depuis que ce type de questions se posent, et je ne vous accablerai donc pas d’une longue énumération, mais je ne vous cache pas que ce n’est pas l’envie qui m’en manque. À elle seule cette énumération aurait probablement pu faire l’unique matière de ce pamphlet - et peut-être plus utilement que ce texte-ci.

Ne seriez-vous pas au courant ? Je m’empresse alors de vous apporter ce scoop : bien sûr que " cette manière de faire " existe ailleurs. C’est même la méthode la plus ordinaire de régularisation des sans-papiers dont le nombre est considérable sur Terre et qui posent à beaucoup d’États le même problème. Un problème qui peut se résumer de la façon suivante : puisque ces États, ainsi que nous venons de le voir, imposent des limites légales à la circulation des individus, et puisque la vie des gens ne se résume pas à ce que les législateurs de ces États ont bien voulu prévoir, il arrive inévitablement que des individus se retrouvent dans un territoire sans en avoir le droit. Ce résultat paradoxal provoque toutes sortes de difficultés pour l’État dont la nature est d’organiser le fonctionnement social de tous les individus résidant sur son territoire.

Régulariser, ça veut dire faire rentrer dans la règle. La règle de l’État. Ce n’est pas une question théorique, et ce n’est pas par charité, que les États confrontés à ces problèmes décident, périodiquement, généralement lorsque le phénomène atteint une masse critique, de " régulariser " l’ensemble des individus en situation irrégulière. C’est arbitraire, mais c’est la seule façon de faire pour gérer ce paradoxe.

Les États-Unis sont l’exemple le plus classique de pays recourant périodiquement à ce type de procédure. Outre ces régularisations massives épisodiques, ils régularisent chaque année un quota de plusieurs dizaines de milliers de postulants, tirés au sort. Sans aller chercher aussi loin, nous avons des exemples récents de régularisations massives en Italie, en Espagne, ou même en France, la dernière remontant au début du règne de monsieur Mitterrand.

Je vous parlais des États-Unis parce que je me souviens de ce jour, il y a quatre ou cinq ans, où je me promenais dans le quartier de La Mission, à San Francisco, et où je vis, placardées dans les rues, sur tous les Abribus en particulier, des affiches, rédigées en espagnol, enjoignant tous les sans-papiers salvadoriens, guatémaltèques, honduriens, costa-ricains, nicaraguayens, et j’en oublie peut-être, à se déclarer d’urgence aux autorités afin que leur situation soit régularisée, à condition qu’ils puissent établir qu’ils résidaient sur le territoire US depuis le 1er janvier de cette année-là - soit quelques mois auparavant.

Messieurs Reagan, Bush et Clinton, pour parler des époques récentes, ont eu, chacun à son tour, à procéder ainsi à des régularisations massives. Elles concernent généralement des millions de personnes. La dernière en date, opérée par les services de monsieur Clinton, s’est appliquée à un million de sans-papiers.

" Dans toutes les régularisations, en France ou à l’étranger, il y a des critères ", écrivez-vous. C’est exact. Mais le plus généralement, parce que c’est le plus simple, ces " critères " se réduisent à un seul : la date d’entrée dans le pays. Parce que la multiplication des critères, non seulement est plus complexe à gérer, mais induit automatiquement d’écarter nombre d’individus de la régularisation visée. Or, l’objet de ce genre de régularisations est de réduire le plus possible le nombre d’individus en situation irrégulière et posant de ce fait un problème à l’État.

Encore une fois, ce n’est pas par bonté d’âme que les États procèdent ainsi. Ce faisant, ils n’entendent certainement pas signifier ni qu’ils abolissent leurs frontières, ni même qu’ils modifient en quoi que ce soit leurs lois de l’immigration. Les États-Unis, dont j’ai pris l’exemple, s’ils ont été jadis un pays pratiquant une politique encourageant l’immigration - tout comme la France d’ailleurs, jusqu’à 1974 -, voilà un bail qu’ils sont au contraire exactement dans notre désolante situation d’imposer une fermeture draconienne à celle-ci. Comme on sait, il est singulièrement plus difficile de passer la frontière mexicaine du sud des États-Unis que de passer les Pyrénées pour entrer en France.

C’est une curieuse hallucination que celle qui semble hanter les débats politiques français sur ces délicates questions de l’immigration, lorsqu’on nous dit, ainsi que ce fut rétorqué aux Africains de Saint-Bernard, que si on refusait de les régulariser, ce n’était bien sûr pas en raison de leurs trois cents et quelques malheureuses personnes, mais parce qu’il fallait envoyer " un signal fort " à tous les émigrés potentiels que l’Afrique contient.

Que veut-on dire par là ? que la politique de l’immigration doit être claire, comme toute politique d’ailleurs, afin que les individus désirant émigrer en France ne se fassent pas d’illusions à son égard. Louable intention. Mais croit-on vraiment qu’un candidat à l’émigration puisse " se faire des idées " quant à la politique migratoire du pays vers lequel il compte émigrer ?

Un individu qui souhaite circuler sur Terre peut toujours penser ce qu’il veut, il n’en sera pas moins confronté, très pratiquement, d’abord à des visas, qu’il aura dans bien des cas toutes les peines du monde à acquérir - tout particulièrement pour venir en France de nos jours. Ensuite, s’il a usé d’un visa de touriste lui interdisant expressément de s’installer durablement, il sera face à l’extrême difficulté, voire l’impossibilité, d’obtenir les fameux papiers dont nous parlons ici. S’il a fait fi de ce visa et choisi de tenter de passer la frontière clandestinement, il aura alors à connaître, de près, la réalité de la frontière, de ses " passeurs " et de ses douaniers. Peut-on imaginer sérieusement qu’il ne sache pas de quoi il en retourne ?

Une mesure de régularisation est par définition exceptionnelle, arbitraire, indépendante du fonctionnement ordinaire des règles qui régissent la politique de l’État. Elle vise simplement à corriger une situation devenue ingérable que ce soit pour des motifs pratiques ou d’un point de vue humanitaire. Elle s’impose pour cette raison et ne signifie rien de plus que ce qu’elle dit.

Lorsqu’on parle de " signal fort ", on fait référence à une fragilité rigoureusement fantasmatique. L’État est déjà " fort ", très fort - certains pourraient penser trop. Et ses règles sont à son image, dures, très dures, s’appliquant quasi universellement, à tel point que les immigrés auxquels on pense le moins, les Japonais ou les Canadiens, riches pourtant, ont à en souffrir tout autant.

Penser qu’on doit émettre des choses telles que des " signaux forts ", c’est un peu comme s’il s’agissait, pour un État, de communiquer de façon subliminale avec les cinq ou six milliards d’humains qui nous entourent. Cela n’est pas sérieux. Les gens n’ont pas coutume de se payer de " signaux " en d’aussi franches matières. Ils subissent simplement les règles, et ils n’y peuvent rien.

Ça me fera une belle jambe, si j’ai cru que je pouvais aller résider librement dans tel ou tel pays et qu’une fois que j’y suis je n’ai aucune façon de régulariser ma situation. J’aurais été un imbécile, c’est tout. Bien sûr, ça existe. Mais, que nos politiciens se rassurent : généralement, même les imbéciles ont des mamans ou des amis pour leur expliquer comment sont les choses.

Il est curieux de voir à quel point le débat public peut être parasité en France par des fantasmes aussi puérils, comme si tout un chacun s’était imprégné de la psychologie paranoïaque dont le Front national s’est fait le héraut. Il serait peut-être temps de commencer à y prendre garde.

Votre texte n’est pas tout à fait innocent à cet égard. Excusez-moi de vous citer encore, mais ainsi vous dites à un moment particulièrement critique de votre raisonnement : " ou bien on aurait accepté tout le monde " - en cas " d’ouverture totale des frontières " -, " y compris les nouveaux arrivants, les délinquants, les trafiquants, etc. ".

Et alors ? Qu’est-ce qu’ils ont " les nouveaux arrivants " ? Ils ne sentent pas bon, peut-être ? En quoi cela serait-il extraordinaire de régulariser des arrivants récents ? Quel problème spécifique cela soulèverait-il ? Cette question de la date à partir de laquelle un " irrégulier " serait régularisable relève de l’arbitraire que contient, par définition, un décret de régularisation. En quoi cela serait-il notre affaire si ce décret décidait d’une date qui ne soit pas trop éloignée dans le temps ? Ou même si cette date était celle-là même à laquelle le décret entre en vigueur ? Je suis désolé, mais je ne vois pas là le sens de votre objection. Par contre je vois que vous mêlez allégrement ce " nouvel arrivant " à d’autres individus dont il est communément admis qu’ils puissent poser problème : " les délinquants, les trafiquants ". Mais examinons, si vous le voulez bien, le cas de ces catégories à " problèmes ".

Tout d’abord les délinquants. Je suppose que l’évocation que vous en faites n’est pas totalement gratuite. Effectivement, depuis maintenant un certain nombre d’années, très exactement depuis la première loi Pasqua, les lois de l’immigration de ce pays ont prévu de réserver un sort particulier aux étrangers qui seraient délinquants. Ce très original dispositif juridique, sans équivalent à ma connaissance dans aucune autre législation de ce bas monde, stipule qu’un étranger, qu’il soit en situation régulière ou pas, s’il advient qu’il est considéré comme délinquant du fait d’une condamnation pénale, quelle que soit la gravité de celle-ci, soit automatiquement expulsé du territoire. C’est ce qu’on appelle la double peine. C’est probablement le dispositif le plus cruel que contiennent nos lois de l’immigration. Il n’est pas ici dans mon propos d’entrer dans toutes les conséquences effrayantes que cette mesure a pu entraîner.

Votre journal a su évoquer, il n’y a pas si longtemps, le cas de ce Tunisien atteint du sida, expulsé vers un hôpital de Tunis où il était en train d’y mourir, faute de traitement. C’était une victime de la double peine. Il y en a d’autres, beaucoup d’autres, et le service hospitalier dans lequel se retrouvait ce Tunisien n’était pas un mouroir que pour lui. Dans ces cas-là, on peut parler de " triple peine ". Condamné une première fois pour une peccadille, on est condamné une deuxième fois à quitter le pays où l’on vit - et où l’on se soigne -, pour recevoir enfin la troisième peine découlant de cette peccadille : la mort.

Si l’on voulait parler de l’absurdité de ces lois de l’immigration, on en a probablement là le plus scandaleux exemple. Vous n’êtes pas sans savoir qu’à ce titre ce dispositif a été abondamment critiqué, et qu’il était même dans le programme du Parti socialiste de s’en défaire. À la surprise générale, ce n’est pas l’option qu’a prise monsieur Chevènement en rédigeant son projet de loi, bien que le rapport Weil qui lui servit de brouillon l’ait recommandé. Les délinquants, savez-vous, sont le plus souvent des êtres humains comme les autres, et le droit prévoit d’ordinaire que commettre un délit n’est pas considéré comme une tâche indélébile, et que quiconque aura été délinquant un jour n’est pas condamné à le rester toujours. Or c’est bien ce qu’ose stipuler la " double peine ". Si l’on veut rester dans un état de droit qui ressemble à quelque chose, il faudra bien se débarrasser de cette monstruosité juridique. De même, si l’on veut avoir une chance d’humaniser cette société, peut-être faudrait-il commencer à considérer les délinquants autrement que comme des pestiférés.

Quant aux " trafiquants ", vous permettrez à mon tour de vous prêter un sous-entendu, je suppose que vous voulez dire " de drogue ". La question des drogues est, comme vous le savez, particulièrement difficile. Je me réjouis quant à moi qu’on parvienne, peu à peu, à l’aborder avec moins d’hystérie dans les débats publics depuis quelques années. Je vous encourage vivement, d’ailleurs, au cas où vous ne l’avez pas déjà fait, à vous y intéresser d’aussi près que possible. Elle est réellement passionnante, au moins autant que le débat qui nous occupe aujourd’hui. Certains journaux comparables au vôtre, tel The Independent, en Angleterre, ou El Mundo, en Espagne, ont pris à ce sujet des positions courageuses, réclamant d’urgence une modification radicale des lois en vigueur, dans l’espoir que ce " problème " cesse d’en être un. Il y a là une perspective tout à fait réjouissante, et ce tout particulièrement quant au débat qui nous intéresse ici : les questions de l’immigration.

Pourquoi, me demanderez-vous ? la question est difficile, mais permettez que je prenne le temps de tenter d’exposer quelques éléments de réponse.

Un sondage, trouvé dans les annexes du rapport 1996 de la Commission consultative des droits de l’homme, porte sur " la perception de l’immigration ". Il contient sept questions et réponses, toutes passionnantes.

L’une de ces questions apporte une réponse nettement moins rassurante que les autres. C’est même celle qui reçoit le taux le plus fort de réponses négatives quant à " l’opinion sur les effets de la présence d’immigrés ". Elle est ainsi formulée : " Les comportements de certains peuvent justifier qu’on ait à leur égard des réactions racistes. " Sont " plutôt d’accord " près de 80 % des personnes interrogées ! Hormis une pointe enregistrée lors d’un deuxième sondage en octobre 1990, où ce taux montait à 84 %, l’opinion à ce sujet semble très stable, variant de 76 % à 79 % au fil des sept années consécutives concernées par cette enquête. De 1992 à 1996, cette opinion recueille systématiquement le même pourcentage d’approbation : 79 %, sauf en 1995 où elle a baissé, d’à peine deux points, à 77 %.

Ne sont " plutôt pas d’accord " avec cet énoncé qu’un peu moins de 20 % des personnes sondées, 18 % à 19 % pour les dernières années. On peut aussi remarquer que sur la demi-douzaine de questions posées à l’occasion de ce sondage il s’agit de celle qui recueille le moins d’abstentions : " Ne se prononcent pas ", 2 % à 4 % des " sondés ".

Nous sommes peut-être là au cœur du problème qui nous préoccupe. " Les comportements de certains peuvent justifier qu’on ait à leur égard des réactions racistes. " Comment ça ? Nous savons bien que rien ne justifie des comportements racistes, tout au plus peut-on leur trouver des explications. Cet énoncé est donc particulièrement fort. Quels seraient donc ces " comportements " problématiques au point que près de 80 % de nos concitoyens puissent souscrire à un tel énoncé ?

On sait déjà que les étrangers arrivent avec leurs propres mœurs, leurs cultures. Il n’est pas toujours facile pour une population de s’adapter à la présence en son sein d’autres mœurs et d’autres cultures que les siennes. Mais cela a existé de toute éternité, et n’a pas toujours posé de problèmes [2]. Il est même relativement inédit dans notre histoire que cette difficulté puisse se cristalliser au point de susciter des mouvements politiques tels que la question des étrangers devienne une obsession nationale.

Qu’y a-t-il donc de nouveau qui puisse expliquer un tel phénomène de rejet des étrangers ? Je voudrais proposer ici une hypothèse : il n’est pas impossible que ce soit précisément la question des drogues que nous essayions d’examiner à l’instant. La présence massive des drogues dans notre société est un fait relativement récent. Sa genèse remonte aux années 70, et c’est au cours des années 80 et 90 qu’elle a pris l’ampleur que nous lui connaissons - en même temps que nous avons pu enregistrer, dans un tout autre domaine, la montée du vote fasciste.

Pour des raisons économiques, psychologiques et culturelles, la problématique des drogues est particulièrement aiguë au sein des populations immigrées. Économiques, parce que les drogues ne posent problème au fond que chez les pauvres - et statistiquement les émigrés sont généralement plus pauvres que d’autres catégories de population, parce qu’ils sont arrivés plus récemment et n’ont pas eu le temps ou les moyens de gagner leur vie confortablement. Ainsi, il est très rare qu’on se plaigne de nuisances dues à des comportements toxicomanes dans les beaux quartiers, alors que c’est une constante dans les cités de banlieue.

Les raisons psychologiques sont plus complexes, mais on peut observer que des individus ayant subi le traumatisme d’une migration, ayant des difficultés à s’intégrer dans une société dont ils connaissent mal les codes, et surtout que ceux qu’on appelle de deuxième génération souffrent parfois d’une difficulté à saisir leur identité, entre une culture d’origine et une culture en cours d’adoption dont les contradictions sont parfois douloureuses.

Bref, pour toutes ces raisons, il arrive qu’une psychologie d’immigré-émigré ait besoin de puissants " calmants ". En guise de calmants, la panoplie des drogues en contient un, remarquablement efficace : l’héroïne. Or, l’héroïne est en même temps la drogue dont l’usage dans notre société est le plus problématique, pour toutes sortes de raisons. Sa prohibition induit son prix, très élevé comme on sait. Celui-ci n’est pas sans effets sur la délinquance dont nous parlions précédemment. Et surtout, elle induit le manque [3] qui provoque nombre de comportements déraisonnables, incompréhensibles, bien souvent inacceptables. Bien sûr, cela concerne une toute petite fraction des populations immigrées, mais cela existe, et son " taux de visibilité " est très important.

Quant aux motifs culturels de la sur-représentation des drogues parmi les immigrés, je n’en citerai qu’un : le cannabis, dont l’usage est traditionnel au Maghreb et très répandu en Afrique de manière générale.

Enfin, ces divers phénomènes se télescopant, il n’est pas rare que des immigrés soient " dealers " trafiquants, comme vous dites. D’une part, lorsqu’il s’agit d’héroïne, parce que celle-ci est chère, et d’en revendre est le plus souvent la seule façon d’en payer le prix. D’autre part, parce que les pauvres sont aujourd’hui particulièrement précarisés et n’ont parfois pas beaucoup d’autres ressources pour gagner leur vie. En plus, ça permet de la gagner bien.

Je ne m’appesantirai pas plus sur cet exposé, mais permettez-moi de suggérer que lorsque les personnes interrogées pensent que " les comportements de certains " seraient inacceptables au point de " justifier qu’on ait à leur égard des réactions racistes ", il est bien possible qu’elles fassent souvent référence à un ensemble de comportements qui découlent directement du statut des drogues dans notre société.

Effectivement, comme vous y faisiez allusion, certains immigrés sont des " trafiquants " de drogues. Je ne suis pas sûr que la solution soit de les expulser : légalisez plutôt les drogues. Si demain votre journal se mettait à faire campagne pour une légalisation intelligente des drogues [4], nous aurions peut-être de meilleures chances d’entrevoir une solution à ce dossier au moins aussi difficile que celui de l’immigration. Ce serait non seulement plus humain, mais probablement plus efficace que de remplir sauvagement des charters d’étrangers pour ce qui est de désenfler la perception négative de certains de nos concitoyens envers ces étrangers.

Ce serait au passage un puissant moyen de couper l’herbe sous le pied des démagogues qui, tel monsieur Le Pen, entretiennent constamment l’amalgame entre ces divers phénomènes, s’appuyant sur la perception spontanée qu’en a l’opinion. À l’inverse, procéder comme eux par la méthode de l’amalgame et de la confusion me semble plutôt irresponsable.

Cette question est d’autant plus grave que les opinions quant au " comportements de certains " se retrouvent dans un autre énoncé ainsi formulé :

" Quand on voit comment certains émigrés se comportent, on comprend le vote pour Le Pen. "

Là, les personnes " plutôt d’accord " seraient sensiblement moins nombreuses. En 1990, ils étaient 43 %, et 52 % étaient " plutôt pas d’accord ". Mais en 1996, la proportion s’est inversée : 53 % sont " plutôt d’accord ", et 43 % " plutôt pas d’accord ". Alors que pour toutes les autres questions de ce sondage on constate une stabilité étonnante des pourcentages de réponses, quasiment identiques d’année en année, pour cette question on enregistre une évolution des réponses, de 1990 à 1996. Elle pourrait même être inquiétante quant à l’avenir du vote fasciste.

Pourquoi donc les gens verraient-ils leur opinion évoluer pour ce qui est de justifier le vote Le Pen par " les comportements de certains " immigrés, alors que leurs opinions quant aux mêmes " comportements ", elles, n’ont quasiment pas bougé ? Je crains que la responsabilité des hommes politiques soit sur ce point très lourde. Nous parlant des " odeurs " ou de " toute la misère du monde ", ils ont manifestement contribué à légitimer le discours fasciste. Dans le même mouvement, ils n’ont certainement pas aidé à faire avancer la lucidité de nos concitoyens.

[1] À cet égard, il n’est pas sans intérêt de remarquer que des États dont la tradition démocratique est la plus ancienne et la plus continûment maintenue, tels les USA et la Grande-Bretagne, n’imposent pas à leurs concitoyens cette contrainte.

[2] Une autre des questions de ce sondage, que nous examinerons plus loin, propose un énoncé qui cerne plus précisément cet aspect de l’adaptation aux autres : " Aujourd’hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant. " Elle recueille, comme on le verra, un taux d’approbation sensiblement plus bas.

[3] L’héroïne est une substance qui, lorsqu’elle est consommée régulièrement, provoque automatiquement ce qu’on appelle la dépendance, c’est-à-dire la nécessité d’une véritable régularité de son usage. Dans les conditions de la prohibition des drogues, cette contrainte est redoutable : l’héroïne coûte cher. De plus, il n’est pas toujours facile de s’en procurer, et inévitablement ses consommateurs sont exposés à en manquer. Ce manque est souvent insoutenable, que ce soit psychologiquement, comme c’est le cas du manque de cocaïne, ou même physiquement, pour l’héroïne, puisqu’il suscite des douleurs musculaires et autres.

[4] Une telle " légalisation " pourrait se structurer autour de deux axes : d’une part une libéralisation du cannabis, d’autre part la distribution contrôlée de drogues dures. Nous sommes là, bien sûr, " hors sujet ", mais j’avoue que ces questions me tiennent particulièrement à cœur.

Chapitre 4

" Aujourd’hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant." Les opinions quant à cet énoncé sont plus partagées que celles que nous avons eu l’occasion d’examiner jusqu’ici. De 1990 à 1996, elles sont néanmoins, régulièrement, majoritairement positives. Sont " plutôt d’accord " 51 % à 58 % des personnes interrogées, 54 % en 1996, 57 % l’année d’avant, mais 53 % en 1994 : la courbe des réponses évolue en " dents de scie ", selon les années. Ce phénomène tend à confirmer l’observation générale, qui s’applique à six questions sur sept de ce sondage : les opinions de nos concitoyens quant à ces questions seraient remarquablement stables sur la période observée.

Ne seraient " plutôt pas d’accord " avec cet énoncé 37 % à 45 % des sondés, un taux qui semble s’être stabilisé autour de 40 % des individus interrogés. C’est d’ailleurs le dernier chiffre, celui de 1996.

" Ne se prononcent pas ", 4 % à 7 % des personnes interrogées, 6 % en 1996.

Il y a dans cet énoncé deux points qui me semblent mériter commentaire : tout d’abord que signifie ne plus se sentir " chez soi " ? Cette notion est beaucoup plus profonde, beaucoup plus ancienne aussi que celle de l’État-nation dans le cadre duquel elle a l’occasion de s’exprimer. Elle est même vraie de toute éternité. Les groupes humains vivent de façon relativement stabilisée dans un environnement qu’ils contribuent à aménager en faisant prospérer les mœurs qu’ils adoptent peu à peu en commun. C’est de cette notion que découle, par exemple, un des sentiments les plus universellement partagés par ceux qui ont l’occasion de quitter cet environnement : le " mal du pays ".

Il est bien sûr utile de garder à l’esprit que ce " chez soi " évolue constamment. Que ce soit du fait de mouvements politiques, guerres, invasions ou colonisations, comme on l’a bien connu en France au fil des siècles, ou du fait de mouvements plus naturels suscitant des phénomènes migratoires divers, la composition de ces groupes humains change perpétuellement. Plus encore, ce " chez soi " se transforme du fait des évolutions des sociétés qui, insensiblement ou de manière accélérée, voient changer leurs mœurs et leur environnement. Lorsqu’on retourne dans ce pays dont on avait le " mal ", on a bien souvent mal une deuxième fois parce qu’il a changé, et c’est inévitable : c’est la vie. Et, soit dit en passant, s’il n’y avait jamais de changements dans la vie, il n’est pas sûr qu’elle vaudrait la peine d’être vécue.

Depuis la révolution industrielle en particulier, cette évolution a pris l’allure d’un bouleversement permanent de quasiment tous les aspects de la vie, à côté desquels la question de la composition du groupe humain pourrait même apparaître comme un changement mineur.

Ensuite l’énoncé sur lequel les enquêteurs ont travaillé précise : on ne se sent plus chez soi " comme avant ". Qu’y a-t-il donc de " nouveau " quant aux mouvements de population ? Comme on sait, ce pays a connu des pourcentages d’immigrés sur son sol comparables ou même supérieurs à ceux qu’on connaît aujourd’hui, par exemple avant-guerre où le nombre d’Italiens ou de Polonais était particulièrement important sans que cela pose des problèmes de la nature et de l’envergure de ceux qui nous préoccupent maintenant. On avance que ces populations - blanches - étaient plus proches, d’un point de vue ethnique et culturel, de la population française. C’est vrai. Mais s’agit-il du fond du problème ? Dans les années 60, Portugais et Espagnols - Blancs aussi - sont arrivés en même temps que de très importants contingents d’Africains venus d’Afrique noire ou d’Afrique du Nord, et cette arrivée très massive de Noirs et d’Arabes - les mêmes qui seraient difficiles à intégrer aujourd’hui - ne suscitait, que l’on sache, aucune réaction de rejet du type de celle que nous connaissons avec son impressionnante cristallisation dans le champ du politique.

Pourtant c’est indiscutable : les centres urbains tout particulièrement se sont modifiés. Première, deuxième, troisième génération : la population de ce pays, comme celle de la plupart des pays comparables, tend à se diversifier.

Il s’agit d’un événement nouveau dont on peut même dire que c’est une des caractéristiques essentielles de notre temps. Les humains se déplacent de plus en plus loin et de plus en plus facilement, pour diverses raisons. La première, c’est qu’ils en ont la possibilité matérielle. Les voyages en avion coûtent de moins en moins cher. La deuxième est plutôt d’ordre psychologique. Comme la nôtre, toutes les sociétés subissent en cette fin de XXe siècle une transformation en profondeur qui tend à libérer les individus de leur structure sociale traditionnelle. Simultanément, l’explosion des moyens de communication apporte à tous des images d’ailleurs, et la notion que cet ailleurs existe. Non seulement cet ailleurs existe, mais il peut avoir des charmes, " économiques " bien sûr, mais aussi culturels. Ailleurs, les mœurs sont différentes, et les filles sont toujours jolies.

Enfin, moyens de communication et moyens de transport fonctionnent dans les deux sens : on peut partir et revenir, et une fois ailleurs, au loin, on pourra communiquer avec les siens par la magie du téléphone, par exemple. Le même téléphone apportera des informations précises sur celui - ou celle - qui est parti : comment il a fait, ce qu’il a rencontré, s’il a une place pour loger son frère - ou sa sœur - " chez lui ". La grande migration n’est plus tant un saut dans le vide de nos jours. Elle est envisageable pour tous à tout moment.

Si les cultures tendent à se mélanger si fortement dans nos centres urbains, c’est qu’elles sont déjà mélangées partout et pour tous. Tout le monde a entendu les mêmes chansons de Michael Jackson, et tout le monde a partagé le deuil de Lady Di, cette Anglaise morte à Paris dans les bras d’un Égyptien.

À ce stade, il n’est pas besoin d’être devin pour prédire qu’en matière de mouvements de populations - entre autres choses - nous n’avons rien vu. C’est l’histoire du siècle à venir.

Rien n’est plus " comme avant ", et c’est rien de le dire. Tout a changé, et tout n’a pas fini de changer. De ce point de vue, la focalisation sur les étrangers est presque infantile, pour ne pas dire intéressante d’un point de vue de " psychiatrie collective ". Quant à " chez soi ", c’est devenu chez tout le monde. Réciproquement, le monde entier est ma maison, comme le chantait il y a longtemps déjà Henri Salvador. Parallèlement, force est de constater que le territoire du globe s’est divisé plus rigoureusement que jamais en États-nations. C’est aussi une nouveauté de ce siècle. Cette notion, inventée ici en 1789, a fait beaucoup de petits, pour le meilleur et pour le pire, tout au long du XIXe siècle en Europe, pour s’exporter avec un succès inouï sur l’ensemble du globe, dans la foulée des décolonisations du XXe siècle. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus un mètre carré de la planète qui ne soit assujetti à l’autorité d’un de ces États. On en est à se partager les mers. Or, ces États-nations cultivent tous le mythe du " chez soi ". Ils tirent même une bonne part de leur légitimité de cette promesse qu’ils protégeront " les leurs " contre " les autres ".

Nous sommes là face à l’un des paradoxes les plus sérieux de l’époque. La " mondialisation " arrive à l’heure où nous achevons à peine la " nationalisation ". Dure contradiction. De toute évidence, nous n’avons pas fini d’en entendre parler. Les humains n’ont pas fini de se déplacer, et les États risquent d’entretenir encore longtemps leur démagogie nationaliste.

Confronté à ça, il est probablement plus urgent d’apprendre, de comprendre quelle est la nature de ces transformations, plutôt que de se mettre la tête dans le sac, comme pour oublier. C’est bien ce qu’une petite moitié des personnes interrogées semble penser. À nous, qui manions " langage et symboles ", de faire notre travail afin que tous puissent avancer sur ce chemin difficile.

Chapitre 5

"L’OUVERTURE TOTALE des frontières, par sa connotation ultra-libérale, inquiète l’électorat ouvrier. Elle fait planer la menace d’un effritement rapide de l’État-providence. " Ce n’est plus là un énoncé de notre sondage, c’est, vous l’aurez reconnue, une citation de votre article. Bien sûr, en la relisant, je m’aperçois de ce que, là encore, vous faites mine de débattre d’un point de vue qui n’a pourtant été défendu par personne, mais " sous-entendu " selon vous dans le texte de la pétition des " artistes ". Passons.

Le problème que vous soulevez n’en est pas moins réel, même s’il serait plus juste de le formuler autrement : l’idée d’une immigration incontrôlée pourrait " inquiéter l’électorat ouvrier ", et ce parce qu’elle soumettrait à rude épreuve les dispositifs de solidarité en vigueur dans notre société. Soit dit entre nous, s’il y avait " ouverture totale des frontières ", peut-être faudrait-il imaginer non " l’effritement " de " l’État-providence ", mais son effondrement brutal et quasi instantané. Ce serait effectivement un pari " ultra-libéral " pour le coup, qui ne pourrait avoir de sens qu’avec une révision en profondeur du fonctionnement d’un certain nombre de choses, parmi lesquelles "l’État-providence".

Ce n’est donc pas, vous en conviendrez, ce dont nous discutons ici.

Quant à la rationalité de cette remarque appliquée aux demandes de régularisation des sans-papiers, elle ne semble pas frappée au coin du bon sens : si certains pourraient nuire à l’État-providence, ce sont précisément ceux qui, n’étant ni déclarés ni déclarables, ne payent pas de cotisations sociales. Régulariser les sans-papiers, ça consiste à transformer des travailleurs au noir en travailleurs payant des cotisations : on voit mal comment une telle revendication pourrait menacer en quoi que ce soit les régimes de Sécu et autres retraites.

Au contraire, certains n’hésitent pas à prédire que les sociétés européennes à faible taux de natalité devront bientôt importer des travailleurs immigrés, comme elles le faisaient dans les années 60, cette fois non pour construire des autoroutes, mais pour équilibrer leurs caisses de retraite. Pour que nous puissions bénéficier, vous et moi, des pensions de retraites auxquelles nous devrions avoir droit, il faudra, comme on peut le comprendre, que des travailleurs cotisent pour nous de même que nous cotisons pour ceux qui sont à la retraite aujourd’hui.

La courbe démographique étant ce qu’elle est, se maintenant à la limite ou en dessous du taux de reproduction, l’espérance de vie s’étant d’autre part prolongée, la proportion des travailleurs actifs relativement au nombre de retraités diminue irrésistiblement. La seule façon d’enrayer ce phénomène sera d’importer de la main-d’œuvre " fraîche ". Au regard d’une telle tendance lourde de notre histoire, les débats qui nous agitent ici peuvent sembler futiles. Ce dont nous discutons en fait est de savoir si nos concitoyens en général, qui bénéficient tous de cet État-providence, et l’électorat ouvrier en particulier, perçoivent l’immigration en général comme une menace pour leur relatif bien-être économique.

J’invoquerai ici à nouveau le sondage que nous avons déjà eu l’occasion de regarder au long de ce raisonnement. Cette fois, il s’agit d’une question : " Pensez-vous que les travailleurs immigrés qui se trouvent actuellement en France représentent plutôt un apport positif ou plutôt une charge pour l’économie française ? "

" Plutôt un apport positif ", répondent seulement 30 % des personnes interrogées, en 1996. De 1990 à 1996, cette opinion est dans une fourchette de 27 % à 34 %, 33 % en 1995. Encore une opinion stable.

" Plutôt une charge ", pensent un peu moins de 60 % des sondés, 57 % en 1996, 54 % en 1995. Une pointe à 63 % en 1992, 60 % ou 59 % les trois autres années.

" Ne se prononcent pas ", 10 % à 13 % des sondés, un pourcentage relativement élevé en comparaison du taux d’abstention qu’on enregistre pour les autres questions de ce sondage.

J’aurais tendance à dire que ceux qui s’abstiennent ont bien raison puisque, à la différence de tous les autres énoncés proposés par ce sondage, il ne s’agit pas ici d’une question d’humeur ou d’opinion, mais de se prononcer sur un fait. Si l’on ne connaît pas la réponse, autant s’abstenir.

C’est toutefois une excellente question. Elle est passionnante pour mesurer surtout une chose : notre niveau d’information. Je dis " nous ", parce que j’avoue ne jamais avoir vu ce paramètre pourtant basique quant au problème qui nous intéresse. Je me risquerai quand même à répondre sans l’ombre d’un doute, comme un tiers des personnes interrogées, que les travailleurs immigrés représentent " plutôt un apport positif " à l’économie française. Je crains que ce soit un fait, même si, à l’instant où je l’écris je dois confesser que ce " fait " a, dans ma conscience, plutôt la structure d’une opinion, puisque je ne dispose pas de cette donnée élémentaire. Serait-ce un secret d’État ?

Je vous proposerai néanmoins comme présupposé que cette " opinion " mienne n’en recouvre pas moins un fait : les travailleurs immigrés travaillent. Même s’ils peuvent subir la précarité et le chômage comme tout le monde par les temps qui courent, ce phénomène n’en est pas moins marginal pour eux comme pour tout le monde, éventuellement même moins pour eux que pour d’autres catégories de travailleurs, puisque la motivation première de la quasi-totalité d’entre eux est d’émigrer pour travailler, et aussi parce que, statistiquement, ils tendent à accepter toutes sortes d’emplois et toutes sortes de rémunérations, caractéristique moins répandue chez d’autres catégories de travailleurs.

C’est peut-être une tautologie, mais il semblerait que ça n’aille pas sans dire : les travailleurs immigrés travaillent. Ce faisant, ils produisent des richesses. De plus, ils payent des cotisations sociales qui contribuent largement au maintien de " l’État-providence " dont vous parliez. Sauf, encore une fois, quand ils n’ont pas de papiers et sont condamnés au travail clandestin, ce qui est le cas d’une toute petite minorité d’entre eux, bien qu’on en parle beaucoup.

Ainsi, ce qui est frappant dans les réponses données à cette question factuelle relativement simple, c’est qu’environ deux tiers des personnes interrogées se trompent, en toute bonne foi.

Cette bonne foi apparaît d’ailleurs curieusement parce que, dans le même sondage, une autre question, très semblable reçoit des réponses très différentes : " Les travailleurs émigrés doivent être considérés ici comme chez eux puisqu’ils contribuent à l’économie française. " Cet énoncé n’est proposé, lui, que depuis 1992, et voici les opinions des sondés :

Sont " plutôt d’accord " 55 % à 62 % des personnes interrogées, 55 % en 1996, 60 % en 1995.

Ne sont " plutôt pas d’accord ", 32 % à 37 % des gens, une opinion qui évolue là aussi en " dents de scie " selon les années. Soit 37 % en 1996, 33 % en 1995.

" Ne se prononcent pas ", 5 % à 10 % des gens.

Malicieusement, l’enquêteur introduit la réponse à la première question, dans cet énoncé qui affirme, lui, que les immigrés " contribuent à l’économie française ". Dans ces conditions, une forte majorité des gens témoignent de ce qu’il faut bien appeler leur " générosité ", puisqu’ils considèrent que " les travailleurs immigrés doivent être considérés comme chez eux ".

Je vous rappelle qu’à une question précédente une majorité à peine moins forte de gens avait des problèmes à se sentir " chez soi ". Tout d’un coup, ce " chez soi " devient naturellement " chez eux ". C’est intéressant, non ?

Ce qui est intéressant surtout, c’est de voir comment les gens peuvent être perdus face à ce type de questions, au point qu’ils donnent des réponses contradictoires lorsqu’ils sont confrontés à deux énoncés aussi semblables que la question " factuelle " formulée plus haut et celle-ci.

Une autre question de ce sondage converge avec ces deux-là : " La présence d’immigrés en France est une source d’enrichissement culturel et intellectuel. " C’est l’énoncé sur lequel les opinions sont le plus partagées : en 1996, 46 % des personnes interrogées sont " plutôt d’accord " et 46 % sont " plutôt pas d’accord ". S’abstiennent 8 %. Les deux années précédentes, il y avait respectivement 46 % et 47 % d’opinions favorables ou défavorables à cette affirmation, un point de plus pour l’une en 1995, l’inverse en 1994. Bref, là encore on enregistre une étonnante stabilité des opinions.

D’une certaine façon, cet énoncé aussi est " factuel ", bien qu’en matière de culture et de vie intellectuelle tout le monde puisse convenir qu’il y a une marge d’appréciation subjective. Il n’empêche que, cette fois aussi, je crains que la moitié des gens qui répondent qu’à leur avis " la présence d’immigrés en France " n’est pas " une source d’enrichissement intellectuel et culturel " se trompent, comme précédemment près de deux tiers d’entre eux se trompaient en estimant que les travailleurs immigrés représentent " plutôt une charge " pour l’économie française.

Est-il besoin, sur ce point, de procéder à une démonstration ? Combien d’universitaires, combien d’artistes, combien de couturiers ou de libraires sont des immigrés ? Combien de restaurateurs ? Combien de journalistes ? Combien de chercheurs ? Combien de musiciens ? Et que représentent-ils sinon un " apport culturel " ?

La question est en fait absurde, mais curieusement la perception qu’on en a peut être assez troublée pour que la moitié des gens puissent y répondre absurdement.

Vous avez raison d’observer que " le Front national prospère sur la désarticulation (réelle ou fantasmée [1]) du cadre politique national ". Effectivement, le Front national prospère sur un certain nombre de fantasmes comme ceux que nous venons d’avoir l’occasion d’observer par la grâce de cet instructif sondage.

Vous avez parfaitement raison de penser que, réelles ou fantasmatiques, toutes les opinions sont à prendre en compte lorsqu’on fait de la politique et que, par exemple, on croit devoir " prendre des voix " à un parti fasciste.

À cette fin, ce qui semble le plus urgent à la lecture des réponses à ces diverses questions du sondage sur lequel nous nous sommes attardés, c’est un sérieux travail pédagogique. Non seulement pour " enlever des voix au Front national ", mais pour un motif autrement plus important : pour apprendre à vivre ensemble. Car les mouvements migratoires ont déjà eu lieu, et vraisemblablement, quoi qu’on fasse - même si l’on pouvait tenter la folle aventure d’une politique d’" immigration zéro " comme des démagogues nous la promettent parfois, tel monsieur Pasqua il y a quelques années ; même si l’on élisait Le Pen et son parti et s’ils s’attribuaient les pleins pouvoirs ; même si on laissait dégénérer la question des étrangers en situation irrégulière jusqu’à en avoir beaucoup plus ; même si l’on mobilisait l’armée pour tenter de leur faire obstacle - ces mouvements migratoires se poursuivraient.

Puisque c’est ainsi, il faudra apprendre à " faire avec ", et nous sommes très nombreux dans ce pays à penser que ce n’est pas un pis-aller, mais qu’au contraire il y a là une source infinie d’" enrichissements ". Je suppose que vous en conviendrez.

Traiter les sans-papiers ou les immigrants de " délinquants " comme ça semble être à la mode aujourd’hui, ça n’est pas seulement grossier. C’est se tromper lourdement sur la France de demain. Qu’on le veuille ou non, ce pays s’est fait, se fait et se fera de l’apport de multiples populations. L’immigration ne peut être qu’illégale dans les conditions que lui font les lois. Elle n’en est pas moins nécessaire à l’enrichissement, culturel, économique, humain du pays. La peur est toujours mauvaise conseillère. Le fantasme de l’invasion qu’entretient Le Pen semble avoir extraordinairement porté à l’heure où même vous pensez qu’il faut le prendre en compte. Je ne sais pas si je parviendrai à vous rassurer, mais, croyez-moi, ce n’est pas un scoop : il n’y a pas de risque d’invasion. Que certaines couches de la population, insécurisées par les mutations accélérées de notre époque, puissent être victimes de telles hallucinations est compréhensible : est-ce une raison pour les encourager ?

La seule question qui se pose réellement est de savoir si les nécessaires mouvements migratoires vont bien ou mal se passer. Toutes les politiques d’immigration déraisonnablement brutales tendent à faire que ça se passe mal. En dépit du mandat qu’ils ont reçu du peuple, messieurs Jospin et Chevènement ont choisi de ne pas mettre un terme à ces politiques brutales réclamées par monsieur Le Pen et mises en place par monsieur Pasqua. Vous semblez les approuver. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

[1] C’est moi qui souligne.

CONCLUSION

VOUS APPELEZ AU RÉALISME et en ceci vous avez raison. Une politique ne se définit pas au ciel, ni pour le ciel. Une politique se doit d’être pragmatique, c’est-à-dire de prendre en compte toutes les données de la réalité, si elle ne veut pas tomber dans le vide, si elle veut avoir prise sur le réel. C’est pourquoi il importe qu’une politique, que ce soit contre le Front national ou pour tout autre objectif, se définisse en tenant compte des réalités en présence. Chemin faisant, il vaut mieux ne pas se méprendre sur ces réalités, qu’elles soient électorales, économiques ou psychologiques.

Une politique se doit d’être pragmatique aussi parce qu’il vaut mieux tenir compte des réalités pour ne pas les prendre inutilement à rebrousse-poil. De tels phénomènes peuvent s’avérer redoutables. Ainsi, le communisme, par exemple, en refusant de prendre en compte la réalité de la paysannerie, a fait beaucoup de morts. Le réel résiste quand on le comprend mal. De même aujourd’hui, il vaudrait mieux aborder les questions de l’immigration sans trop d’idéologies. Tout le monde s’accordera sur ceci : une bonne politique de l’immigration est une politique qui marche.

On sait bien qu’il est impossible d’expulser tous les sans-papiers, bien qu’on persiste à nous le " promettre ". Je ne sais qui a calculé qu’il faudrait trois " charters " par jour pendant deux ans pour expulser les 100000 déboutés de la " régularisation " Chevènement. C’est évidemment infaisable et tout le monde le sait pertinemment. Tout le monde sait qu’il y aura toujours un contingent de sans-papiers à peu près semblable à celui que nous connaissons.

Techniquement, le refus de régulariser ces travailleurs en situation irrégulière ne permet qu’une seule chose : faire qu’il reste une importante source de main-d’œuvre dont le statut soit clandestin. Ce sont des travailleurs à qui on peut verser des salaires doublement illégaux : d’une part parce qu’ils peuvent être inférieurs au salaire minimum, d’autre part parce qu’ils échappent aux charges sociales. On y recourt énormément dans les industries du bâtiment et de la confection, par exemple. C’est évidemment très avantageux pour ces industries, et vous aurez remarqué combien, curieusement, on en parle peu.

La politique de ce gouvernement socialiste tend à protéger la possibilité pour ces industries de continuer à employer des travailleurs au noir. Cette intention apparaîtra certainement louable à certains, comme monsieur Bouygues, mais elle n’en pose pas moins problème. L’électorat ouvrier dont vous parlez, en particulier, pourrait avoir de bonnes raisons de s’en préoccuper. Si l’intention était autre, ce serait raté : c’est ce qu’on appelle une mauvaise politique. Une politique qui déclare un objectif et atteint l’objectif inverse est une politique qui ne marche pas.

Les lois Pasqua de même ne marchent pas d’une part parce qu’elles coûtent trop de souffrances, mais aussi parce qu’en multipliant les difficultés et les chicanes pour les candidats à la régularisation, tout en inventant des critères d’exclusion de toute régularisation, elles fabriquent des sans-papiers, c’est-à-dire qu’elles produisent un effet " pervers " contraire à leur objet : les lois sont, d’ordinaire, conçues pour ajouter de l’ordre. Celles-ci créent du désordre. Elles ne marchent pas.

Les " régularisations " de monsieur Chevènement ne marchent pas parce qu’elles laissent le problème quasiment intact. Elles ne " marchent " pas aussi pour une autre raison que nous n’avons pas encore abordée : à peine élu, Lionel Jospin a dit qu’il régulariserait. Plus de 120000 sans-papiers se sont alors présentés et ont déposé des dossiers à cette fin. On dit aujourd’hui à 100000 d’entre eux qu’ils sont expulsables - et maintenant on a leurs noms et leurs adresses. À ce sujet je suis absolument d’accord avec vous lorsque vous écrivez qu’il serait " extrêmement choquant que l’opération aboutisse, d’une manière ou d’une autre, à la constitution d’un fichier des irréguliers que ce gouvernement - ou un autre - pourrait utiliser contre ceux qui se sont manifestés en toute confiance ".

C’est bien sûr scandaleux qu’un tel fichier puisse exister et il faudrait réclamer qu’en tout état de cause, s’il devait y avoir des sans-papiers dont le dossier n’aboutisse pas à une régularisation, celui-ci soit brûlé.

Mais il est aussi inacceptable que des gens qui se sont présentés parce qu’on leur promettait une régularisation se voient déboutés sous prétexte qu’entre-temps l’État a changé d’avis. Non seulement ça n’est pas sérieux, mais c’est grave qu’un État puisse ne pas respecter ses engagements de façon aussi flagrante. D’autant plus grave qu’une telle inconséquence porte sur des questions, elles, sérieuses puisqu’il en va de la vie des gens et qu’il s’agit de leur appliquer une politique indiscutablement brutale.

Et c’est là le problème le plus aigu que pose le traitement de ce dossier choisi par nos gouvernants. On peut toujours choisir une politique ou une autre, et on peut même se tromper de politique, mais lorsqu’il est manifeste qu’une politique fait mal, et inutilement mal, il est urgent de commencer à s’interroger.

Si les Africains de Saint-Bernard ont réussi à recueillir une telle sympathie dans le pays, et s’ils sont à ce jour quasiment impossibles à expulser, c’est parce qu’ils ont montré la réalité de leurs vies. Ils parlent vrai. Et, confrontée en fait pour la première fois à cette réalité, la conscience collective a sursauté. Tant que les sans-papiers étaient une abstraction au point où ils n’avaient pas de nom, ils ne posaient pas de problème. Aussitôt qu’on les a vus, avec leurs enfants, mignons comme tous les enfants du monde, on s’est rendu compte qu’il s’agissait de personnes, comme vous et moi.

Quand ils se sont mis a évoquer leurs ancêtres, réels, morts à Verdun ou à la bataille du Garigliano, morts pour la France il n’y a pas si longtemps, on a découvert tout d’un coup qu’on ne partageait pas seulement avec eux notre maigre pitance mais aussi une histoire, notre histoire. Ainsi ces gens tout noirs sont vraiment comme nous. Leurs grands-pères sont morts avec nos grands-pères. En ce sens, Saint-Bernard fut une vraie leçon d’antiracisme.

Mais là n’était pas leur propos. Si les saint-bernards tenaient tant à se montrer tels qu’ils sont, c’était pour attirer notre attention sur un petit détail : ils n’ont pas de papiers. Ne pas avoir de papiers dans un monde comme le nôtre où ces papiers servent à tant de choses et où les contrôles sont permanents, c’est une condition indigne. C’est risquer à tout instant de se voir saisi par la police, enfermé dans un centre de rétention - ces prisons de la honte -, expulsé dans son pays d’origine, vidé de sa maison, de son travail, séparé des siens. Et ça n’est pas acceptable. Vous aurez peut-être remarqué que parmi les très nombreux sans-papiers de toutes nationalités qu’on a pu voir descendre dans les rues, occuper des lieux publics ou faire la grève de la faim, il n’y avait quasiment pas d’Algériens qui sont pourtant la nationalité la plus représentée parmi eux. C’est d’autant plus étonnant qu’à l’occasion de précédents mouvements de sans-papiers, ils étaient surtout l’expression de la communauté algérienne.

Il peut y avoir toutes sortes de raisons à cela, mais permettez-moi de vous en proposer une : avez-vous remarqué qu’il ne fait pas très bon vivre en Algérie par les temps qui courent ? Pour descendre dans la rue, et encore plus pour occuper des lieux publics ou faire la grève de la faim, il ne faut pas avoir trop peur de se faire expulser. Les Algériens ont trop peur. Arriver à Ouagadougou ou à Dakar aujourd’hui ne donne pas tout à fait la même impression que d’arriver à Alger.

Lorsque monsieur Chevènement ose nous dire qu’il compte expulser tous ceux qui ne seront pas régularisés, il oublie de nous préciser que parmi eux il y a des dizaines de milliers d’Algériens.

Il n’y a pas grand doute que si on posait aux Français, mêmes lepénistes, la question de savoir s’ils souhaitent que leurs voisins aillent se faire égorger dans la plaine de la Mitidja, leur réponse serait quasiment unanime : certainement pas.

Or, c’est bien ce qui nous est proposé.

" On juge aussi une démocratie à sa capacité d’intégrer les étrangers. " Êtes-vous " plutôt d’accord " ou " plutôt pas d’accord " avec cet énoncé ? C’est la dernière question de notre sondage. De 1992 à 1996, nous disposons du sentiment des " sondés " : sont " plutôt d’accord " avec l’énoncé 63 % à 66 % d’entre eux, un pourcentage oscillant en dents de scie sur les cinq années écoulées, 2 % ou 3 % de variation maximum. Encore une opinion remarquablement stable de près de deux tiers des gens. C’est probablement là le secret des divines surprises électorales dont la gauche est parvenue à bénéficier régulièrement ces dernières années, lorsqu’elle a su incarner la volonté " d’intégrer les étrangers ".

Ne sont " plutôt pas d’accord ", 23 % à 26 % ; 25 % en 1996 ; 23 % l’année d’avant, 1995. Des variations de 2 % ou 3 %, de même, une opinion stable aussi d’environ un quart d’entre nous.

" Ne se prononcent pas ", 11 % à 14 % des personnes interrogées, 12 % en 1996. Trois années à 11 %, une à 14 %. Stable aussi, très stable.

À croire que les passions peuvent se déchaîner, vous et moi pouvons user notre encre, le Parlement peut voter des lois, Saint-Bernard peut faire la une des télés et des journaux pendant des semaines, des milliers de manifestants arpenter des rues des milliers de fois, monsieur Le Pen éructer autant qu’il le veut, rien n’y changerait. Vanité des vanités, comme ils disent.

C’est étonnant, et prenons bien sûr ces informations sur l’opinion de nos concitoyens sous toutes réserves. Mais vous, monsieur Joffrin, vous pensez, comme moi, qu’une " démocratie se juge aussi à sa capacité d’intégrer les étrangers ", n’est-ce pas ?

Plaidoyer pour les Sans papiers
par Michel Sitbon

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Sur le site de la librairie Lady Long Solo
96 pages
format : 105x150
EAN13 9782844050205
1 euro 50
1998

(Source du texte : www.theyliewedie.org)

Mis en ligne par Michel Sitbon
 26/03/2014
 http://www.medialternative.fr/?plaidoyer-pour-les-sans-papiers,4086

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